L'Urbanisme en débats...

La Compagnie des Urbanistes ouvre ses pages à des propos sur l'urbanisme. On trouvera ci après un article de Pierre Hamelin, urbaniste qualifié, faisant le point sur l'état de l'urbanisme au retour des journées mondiales de Paris.


Pierre HAMELIN aux JMU 2011
L’urbanisme au XXIème siècle sera social ou ne sera plus
Les Journées Mondiales de l’Urbanisme JMU 2011 organisées à Paris sous la houlette de la Société Française des Urbanistes (S.F.U.) du 2 au 5 novembre derniers ont permis de préciser l’agenda des urbanistes pour le XXI° siècle et en cela de renouveler l’intérêt à leur endroit.

Au début du XX° siècle, le diplôme délivré était celui « d’urbaniste-hygiéniste » en lien avec les priorités de l’époque des villes industrielles aux faubourgs grouillants des « garnis » et des taudis.

Il y a 100 ans fut créée en 1911 la Société Française des Urbanistes (S.F.U.) avec au nombre de ses neufs fondateurs Léon Jaussely qui devait quelques années plus tard, en 1927, dessiner (entre autres) le plan d’extension de la Ville de Pau.

Un adage du Moyen Age affirmait “Stadt Luft macht frei”, l’air de la ville rend libre. La formule fut reprise et commentée par Max Weber, et plus récemment l’urbaniste François Ascher écrivait « l’air de la ville rend créatif ».

En contrepoint, dès 1765  fut fixé par Jean Jacques Rousseau un socle naturaliste à « l’urbanophobie » : « Les villes sont le gouffre de l’espèce humaine ».  Socle régulièrement réactivé au fil du temps (« l’air de la ville n’est pas bon »  Marcel Pagnol 1935), et jusqu’à nos jours.

Et le métier d’urbaniste lui-même de subir une certaine dévalorisation : on achève bien les grands ensembles…pourquoi pas les urbanistes ?

Perth (c) Caraire
Dans son propos introductif aux JMU2011, Jean Paul Delevoye le Président du Conseil Economique Social et Environnemental (C.E.S.E.) a bien situé l’enjeu : celui de la maîtrise des sociétés en temps de crises, plutôt que seulement la planification, la forme urbaine et la gestion des sols.

En effet, s’imposent les défis posés par l’extension de la pauvreté et ceux du maintien d’une certaine paix sociale, défis qui sont ceux de la jeunesse des sociétés en développement comme du vieillissement des pays développés (lequel va bientôt rattraper des pays en développement comme la Chine).

L’urbaniste aura à coordonner des réponses pour des contextes qui seront tantôt ceux de villes-territoires en forte croissance et tantôt ceux des villes-territoires affectés par un déclin lié à la démographie et/ou à la déprise industrielle telle que la connaissent déjà les  « shrinking cities ».

Ainsi, depuis 1990, certaines villes de l’ex-Allemagne de l’Est on-t-elle vu leur population décroitre du tiers, comme celles du Japon « de l’envers » rural et âgé où doivent s’organiser des stratégies de maintien d’un mince filet de services à la population. Et l’on peut citer également Détroit ex-capitale de l’industrie automobile aux USA dont la population a été divisée par 3 entre 1960 et 2010 !
Detroit (c) Palsule_Mahendra

Cela pose et posera de redoutables défis de gestion des territoires et de sécurité publique dans des contextes de raréfaction des ressources, pour des collectivités endettées qui doivent inventer des stratégies de « survie ». Toutes expériences qui pourraient intéresser plus largement à l’heure où la puissance publique endettée tend à généraliser les coupes austères dans les budgets.

L’urbaniste, à sa place de conseil, de coordonnateur, et « d’accoucheur » de compromis, ne pourra se soustraire à ces contextes et devra pouvoir compter sur une puissante volonté politique enracinée dans une pédagogie résolue et patiente au service des processus de transformation à opérer et…de leur acceptabilité sociale.

Ces processus sont aujourd’hui de plus en plus gérés par des autorités locales, que ce soit dans le cadre d’organisations de type autoritaire (Chine des provinces et des municipalités par exemple) ou de type décentralisées (Europe de l’Ouest par exemple).

A chaque fois  la question sera celle des moyens pour opérer : En Afrique sub-saharienne, là où se posent avec le plus d’acuité les problèmes d’accès aux services de base (eau ; énergie ; assainissement ; alimentation suffisante et saine), les responsables locaux ne disposent que de 24€ par personne et par an contre 3 500€ en moyenne en Europe occidentale. Il a été calculé qu’il faudrait consacrer plus de 200 milliards de Dollars US sur 25 ans pour compenser les besoins fondamentaux des urbains des pays en développement !

Les contextes d’exercice des urbanistes sont évidemment bien différents : 1 urbaniste pour 3 500 habitants en Grande Bretagne, mais seulement 1 pour 85 000 au Nigéria.

Lagos (c) www.mycontinent.co
En France, seulement 700 professionnels ont été qualifiés à ce jour par l’organisme certificateur national, l’Office Professionnel de Qualification des Urbanistes (O.P.Q.U.), même si un nombre total de 10 000 praticiens a pu être estimé.
 La violence des rapports économiques et sociaux plonge les urbanistes dans des « bains » bien différents selon leurs contextes d’exercice, même si les fondamentaux du métier  présentent eux bien des similitudes.

 Au Brésil, l’organisation de la prochaine coupe du monde de football en 2014 est l’occasion d’une puissante accélération des tendances à la privatisation de morceaux de territoires et de villes dédiés aux économiquement forts, avec des stades conçus en tant que « centres de profits », tandis que sont érigés les murs destinés à contenir les hordes des manants sommés de consommer l’évènement par la télévision et  les produits dérivés.

 Fleurissent également les villes 100% privées et sécurisées  sur le modèle « d’Alphaville » ainsi dénommée par ses promoteurs en hommage au cinéaste Jean Luc Godard. Un « exemple » qui inspire aussi l’Inde autour de Mumbaï.
"Gated Community" à Bangalore (c) http://muskin.blogspot.com/
un blog de Samir ShaIk, urbaniste indien

Au Maroc, le programme « villes sans bidonvilles » génère le déplacement et le relogement forcé de centaines de milliers de familles dans des grands ensembles édifiés à la hâte hors des centres urbains, sur le modèle (honni chez nous) du « chemin de grue ». Comme l’a souligné un consultant spécialisé : « on crée des éloignés et des endettés ». Pour un Pays fasciné par les lumières de la modernité à l’heure de son premier  TGV, l’hygiène sociale (résorption des bidonvilles) se conjugue aisément avec l’hygiène visuelle (éloignement d’une pauvreté que l’on ne souhaite plus voir).
A chaque fois, se posera alors pour l’urbaniste la question de l’éthique professionnelle : doit-il participer à des processus aussi dévastateurs pour les sociétés ?

Des réponses probantes semblent être apportées dans la ville colombienne de Medellin pourtant mieux connue en tant que capitale mondiale du narco-trafic. Le processus de transformation de la ville combine une démarche « inclusive » de participation très pratico-pratique des habitants avec un recours systématique aux financements privés (banques ; compagnies d’assurances ou de BTP, mutuelles…) pour construire et gérer les équipements d’intérêt public de type crèches, écoles ou bibliothèques par exemple.
Medellin - (c) Agestrada

Même sans être systématiquement béat d’admiration à l’égard des démarches de « démocratie participative », ce type de pratique de l’urbanisme, qui transcende les mandats électifs, force le respect.
Les urbanistes doivent être les « capteurs de signaux faibles des sociétés » chers à Edgard Morin et savoir utilement se tenir aux marges de la « boucle circulaire de l’information » théorisée par le sociologue béarnais Pierre Bourdieu : détecter ce qui sous l’évidence des mutations visibles permet d’identifier les signes précurseurs de tendances qui « travaillent » les hommes et les territoires.

Ainsi, dans les Pays en développement, des décennies de déshérence et d’incurie ont conduit par nécessité les plus démunis à construire des stratégies de survie « en milieu urbain hostile », par des mouvements de transgression de la légalité, mouvements sociaux mais aussi « empiètements tranquilles » consistant en des annexions de parties d’espaces publics ou d’autogestion de services de base.

Plus près de nous, sur fond de prise de conscience écologique, se développent des stratégies de « simplicité volontaire » et de « société frugale » qui entendent impliquer les citoyens dans des processus de changements des modes de vie. Ainsi en est-il par exemple du mouvement dit de « la ville en transition » selon le concept de l’anglais Rob Hopkins qui diffuse au sein des sociétés urbaines des agents du changement impliqués eux-mêmes et agissant par effet de réseau sur les fondamentaux de la vie quotidienne (alimentation ; réparation ; déplacements ; entraide…).

Peu de choses en commun entre le mouvement  inclusif  de la « ville en transition » et la labellisation bien hâtive de certains « éco-quartiers » qui s’apparentent plutôt à des opérations de promotion immobilière dont la conformité aux canons de l’efficacité énergétique des logements ne dit rien de leurs qualités pour habiter.

Entre un  logement et un  habitat de qualité, profond peut être le fossé qu’il incombe à l’urbaniste d’identifier et d’aider à combler en ne réduisant pas sa pratique à l’énoncé besogneux du catéchisme du « développement durable ».

Dans les contextes des Pays développés, la régénération de la ville sur elle-même s’inscrit au rang de priorité numéro 1 : quel meilleur « éco-quartier » en effet qu’un quartier multifonctionnel habité par une population diversifiée qui autorise une ville « à portée de mains »   ?
La ville ségréguée (c) Caraire

L’urbanisme du XXI° siècle sera donc social ou ne sera plus. Il incombe aux responsables politiques nationaux et locaux de promouvoir cet urbanisme modeste et résolu, par une commande publique qualitative. Celle-ci est à combiner avec une gestion politique de processus de transformation de la ville et des territoires transcendant les échéances électorales sans pour autant négliger les urgences du temps présent.
Banlieue NE de Bruxelles (c) Caraire

Enoncer l’utopie, ouvrir le champ des possibles mais aussi apporter des réponses concrètes et immédiates aux enjeux urbains comme aux besoins fondamentaux des populations : des défis redoutables certes, mais aussi une belle « feuille de route » pour les urbanistes au XXI° siècle, dans le droit fil de l’esprit de Montesquieu :

« Pour faire de grandes choses, il ne faut pas être un si grand génie, il ne faut pas être au dessus des hommes, il faut être avec eux »

Une citation qui figurait déjà en couverture du numéro 82-83 de la revue « Urbanisme » qui avait consacré au début des années soixante un dossier au métier d’urbaniste…



Pierre HAMELIN 
Urbaniste qualifié Opqu

3 commentaires:

  1. un véritable défi à relever pour le siècle à venir.
    Pour des villes ou le vivre ensemble permettrà une véritable urbanité pour que tous et toutes profitent des aménités de la ville.
    Beaucoup de travail pour arriver à celà. L'autre défi c'est aussi d'avoir une véritable profession d'URBANISTES reconnue et valorisée. Là aussi vis à vis de nos partenaires, il reste beaucoup de chemin à parcourir
    Eric RAIMONDEAU Urbaniste qualifié OPQU Administrateur CFDU

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  2. Un long résumé certes et bien charpenté. Mais au demeurant qu'elles perspectives sinon de célébrer un passé révolu !
    Dominique MUSSLIN , nouvel urbaniste

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  3. Cher Dominique,après 22 ans de pratique, il m'est difficile de me prétendre "nouvel urbaniste"... mais je suis toujours fier de me déclarer urbaniste et de promouvoir la qualification, notamment auprès de nos jeunes confrères :)

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